Friday, February 24, 2012

Qu'est-ce que je peux faire ?


Bonjour à tous. Ce soir, j'écris cet article en m'adressant à vous tous. Vraiment à vous tous. Étudiants, parents, enseignants, travailleurs, peu importe. Ce soir, j'aimerais vous parler de la hausse des frais de scolarité et de la question de société qu'elle implique. Mon opinion ne vaut pas plus que celui d'un autre, et je ne détiens pas la vérité universelle. Mais je suis ce débat depuis à peu près un an, et j'aurais peine à vous décrire à quel point il me décourage. Vous écrire ce texte est donc la seule chose que j'ai trouvé pour me sentir un peu moins impuissant. Appelez ça un «cri du coeur» si vous le souhaitez, mais je vous demande simplement de me lire, qui que vous soyez; même si vous ne me connaissez pas, ou que vous n'êtes pas d'accord avec moi. Surtout si vous n'êtes pas d'accord avec moi, en fait. Bref. La première chose qui me désole dans cette question, c'est à quel point nous sommes divisés sur la question. On préfère se perdre dans des querelles interminables sur le pourquoi, le comment, le quand puis le pourquoi à nouveau plutôt que d'adopter une attitude solidaire et commune. Et c'est vrai même (et surtout?) parmi les étudiants, nous qui sommes pourtant les premiers à être concernés par l'entêtement de notre gouvernement à vouloir augmenter les frais de scolarité. C'est ce que contre quoi j'élève la voix ce soir plutôt que de faire ma leçon de suédois du jour, en fait. Pour commercer par le début, je vous dirais que je trouve absolument incroyable la situation dans laquelle nous sommes en ce moment. Même à un âge assez jeune je me souviens avoir toujours eu le sentiment que mon éducation était quelque chose à laquelle j'avais droit. C'était simplement ça, un droit. Je pensais aussi que c'était naturel et que ça ne pouvait pas changer. Encore moins qu'on pourrait un jour remettre en question ce droit. Aussi je ne m'en suis jamais vraiment inquiété. Mais aujourd'hui, et depuis plus ou moins un an, j'ai perdu cette illusion et ce qui m'a le plus frappé c'est qu'on a tendance à considérer l'éducation non pas comme un droit fondamental mais comme une... marchandise. Un privilège. Quelque chose de monnayable sur le marché.  Un outil économique purement capitaliste, auquel peuvent aspirer quelques chanceux issus de familles assez aisées ou dotés d'une assez forte détermination pour pouvoir se tailler une place au soleil par ses propres moyens; ce qui dans tous les cas n'est pas donné à tout le monde. En gros j'ai l'impression qu'on me dit : «Tu veux étudier et gagner un gros salaire ? Paye pour. Démerde-toi. Pis entre toi et moi, va en médecine ou en droit, parce que les arts et la culture c'est pas ça qui va payer ta dette, mon grand». Puis, pour m'expliquer ça (et me faire peur au passage ?), on prend les États-Unis ou la moyenne canadienne en exemple. «Ici, au Québec, on est choyés et on a tout presque gratuitement, il serait temps que ces fumeux' de pot d'étudiants mettent leurs culottes et fassent leur part». Vraiment ? Les États-Unis ? Est-ce qu'il faut vraiment se comparer au pire exemple sur terre en terme d'équité sociale pour orienter notre politique ? Je ne sais pas si vous le savez, mais la gratuité scolaire existe dans plusieurs pays européens. Là-bas, tout le monde peut aller à l'université sans s'endetter, ou très peu. Et ça fonctionne. Certains de ces pays (particulièrement les pays scandinaves, en fait) sont parmi les plus riches, les plus en santé, les plus dynamiques, les plus heureux et les plus démocratiques sur terre. Et pourtant, ces mêmes pays ne sont pas plus riches en ressources naturelles, plus peuplés, plus grands ou que sais-je que le Québec. Dans bien des cas, en fait, ils sont parfaitement comparables. La différence vient surtout du fait qu'ils ont fait des choix différents quand c'était le temps, quitte à payer plus d'impôts que d'autres. Mais ça, curieusement, presque personne ne semble vouloir en parler. Au Québec, c'est toujours comme ça. Je ne sais pas si c'est par complexe d'infériorité, mais on dirait qu'on ne se trouve jamais assez bons pour avoir ce que les autres (surtout les européens) ont. On ose même pas essayer, on a peur du changement, on préfère suivre le Canada anglais et les États-Unis. C'est tellement plus facile comme ça, de toute façon. Mais pourtant, drôle de paradoxe, on chiale quand-même. Ha ça, pour chialer après le système, le gouvernement, la corruption, les maudits américains ou les inégalités sociales, je ne connais pas beaucoup de québécois qui se privent de le faire. C'est probablement pour se défouler. Mais quand il y a vraiment une occasion de faire changer les choses, on en profite jamais pleinement. Quelques manifestations sporadiques où l'on souffle dans son vuvuzela devant les bureaux du premier ministre à Montréal puis on se rendort pour un tour et la braderie de nos acquis sociaux continue. Agir vraiment, concrètement, ça, on ne le fait pas, ou trop peu et jamais tous ensemble. Pas depuis la fin de la Révolution tranquille, en tout cas, et encore. Et pourtant, ne vous trompez pas, en ce moment même nous nous trouvons vraiment en face d'une situation qui implique un choix de société extrêmement important. C'est une occasion en or d'envoyer un message clair à nos dirigeants à propos de la société dans laquelle nous voulons vivre. Et est-il aussi nécessaire de vous rappeler que le gouvernement est supposé être d'abord et avant tout à notre service et qu'en unissant nos voix il n'a simplement pas le choix de nous écouter ? En d'autres termes, chers québécois, il s'agît ici de nous tous. Pas juste de vous ou de moi en tant qu'individus. Il ne s'agît pas de savoir si vous, personnellement, n'êtes pas touchés par la hausse ou que de toute façon vous allez vous en sortir. Il s'agit vraiment de décider, tous ensemble, si l'on veut vivre dans une société ou tous ont des chances égales et où l'on met les richesses en commun, ou si l'on préfère continuer à aller chacun de notre côté et tant pis pour le plus malchanceux.

Moi, personnellement, je veux pouvoir faire les études dont je rêve (en l'occurrence me rendre au moins jusqu'à la maîtrise) et je veux même pouvoir payer des impôts pour que tous ceux qui vont venir après moi puissent avoir la même chance. Je veux aussi qu'on cesse de considérer l'éducation comme quelque chose d'aussi vulgairement économique, mais plutôt comme un droit inaliénable parce qu'essentiel au même titre que l'accès à des soins de santé, à un logement décent et à de quoi se nourrir. Bien sûr, je suis conscient qu'on n'aura pas la gratuité scolaire dans l'immédiat, et surtout pas sous ce gouvernement. D'ailleurs pourquoi ne pas attendre les prochaines élections si l'on veut vraiment avoir un débat sur le sujet, parce que voulons-nous vraiment que ce soit les libéraux qui s'occupent de trancher cette question ? Mais quoiqu'il en soit, en attendant de décider d'aller jusqu'au bout vers la solidarité ou de l'individualisme, il faudrait au moins se battre pour défendre les acquis que l'on a en ce moment devant un gouvernement et une frange de la population qui cherche peu à peu à les liquider. Ces acquis, faut-il le rappeler, sont un système d'éducation universitaire qui se distingue en Amérique du Nord par son accessibilité et même son efficacité. Il n'est pas parfait, mais c'est le nôtre et c'est lui qui a permis au Québec de se sortir de son état quasi-moyenâgeux dans lequel il était avant le tournant des années 60. Et ça, mes amis, ça vaut bien toutes les grèves générales illimitées et tous les sacrifices personnels que je peux imaginer.

 Merci.

«Il est un temps où le courage et l'audace tranquilles deviennent pour un peuple, aux moments clés de son existence, la seule forme de prudence convenable. S'il n'accepte pas alors le risque calculé des grandes étapes, il peut manquer sa carrière à tout jamais, exactement comme l'homme qui a peur de la vie.»
-René Lévesque


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